Pourquoi je choisis Toujours la Route la plus Longue

Cette année au mois d’avril je quittais ma vie londonienne et j’avais tout préparé : mes livres, mon ordi, mes notes de la business school et une réservation d'un mois dans un chouette appartement d'un tout petit village en Italie où j’étais certaine de ne trouver aucune distraction.
Bon j’avoue y’avait une partie de moi qui espérait que le voisin serait un bel Italien de mon âge qui me ferait des pâtes en me racontant son monde, mais sérieux j’avais surtout choisis cet endroit pour être seule, pour être focus, pour être putain d’efficace.
J’allais sortir mon site, produire du contenu tout les jours, suivre un plan super précis pour créer une audience et respecter un programme structuré.

Seulement voilà. A une semaine du départ j’ai décidé d’annuler. Je ne le sentais pas tant que ça finalement, et je me suis demandé pourquoi.

L’autre jour j’ai skypé avec une amie qui a des ambitions similaires au miennes et en regardant ensemble les feux d’artifices (moi depuis la fenêtre, elle à travers l'écran - la technologie c’est ouf quand même !) j’ai réalisé un truc : c’était ce genre de moments qui m’importaient vraiment.
Oui c’était cool toute cette motivation qu’on s’échangeait, toutes ces idées, tous ces plans pour révolutionner le monde.
Mais je me demandais si c’était pas un prétexte, un prétexte pour que ce soit OK de s’arrêter deux secondes et profiter ensemble d’un instant de magie.

« Et sinon Laura, tu avances comme prévu ? »

« Hum. Pas comme prévu, je ne pense pas non. Je n’ai pas été aussi efficace que prévu. Je n’ai pas été aussi concentrée que prévu. Et à chaque fois que je le suis, je laisse toujours bien trop de place à l’imprévu. »

J’ai rencontré des gens super focus. Des gens hyper précis sur leurs plans et qui les respectent à la lettre. Des gens qui se lèvent à 5h du mat pour atteindre leurs objectifs et qui rayent de leur vie tout ce qui n’y entre plus.

Je suis vraiment admirative de ces gens-là. Ils connaissent le chemin le plus court, le plus efficace et ils n’hésitent pas à l’emprunter.
J’avoue, y’a des fois j’ai tenté de le prendre ce chemin là. Je me lève tôt, je commence à marcher et je me félicite d’être là.
Pas de paysage, pas de place pour le superflu, c’est une route qui va tout droit. Enfin c’est ce qu’on croit. Tu continues à marcher un moment et puis inévitablement tu te retrouves devant le premier obstacle. Un énorme arbre tombé sur la route.
T’as ceux qui ont prévu le truc, ils ont une tronçonneuse dans le sac et zik zouk ni une ni deux, ils le coupent en deux pour passer au milieu.
T’as ceux qui ont une forme d’enfer, qui prennent de l’élan et sautent par-dessus.
Et puis t’as les autres comme moi, qui se hissent comme ils peuvent, s’accrochent au tronc et se retrouvent tant bien que mal de l’autre côté.

Les premiers ont déjà continué, et je me dis damn, faut que je les rattrape mais ça m’a donné soif cette histoire de tronc coupé et j’ai surtout envie de m’arrêter deux secondes dans la première taverne, de boire une bière et de me lancer dans une dance endiablée avec un inconnu de passage.
Mais y’a pas de taverne, pas de musique et surtout pas de place pour cet inconnu.
Souviens-toi, c’est le chemin le plus court, on avait dit pas de superflu.
Pourtant après deux-trois arbres coupés tout ce que je veux c’est du surperflu, de l’inutile, de l’absurde, de l’imprévu.

Je regarde au loin celui avec sa scie, et puis l’autre à la forme d’enfer.
Je ralentis un peu et je les regarde s’éloigner.
Je les admire, vraiment, je les admire.

Mais ce chemin ce n’est pas pour moi.
Je découvre alors un petit passage, au milieu des buissons.
C’est un truc hors des sentiers battus et ça ça m’a toujours plus. Il y a beaucoup de végétation, des trucs dans tous les sens, ça me distrait un peu mais ça m’amuse beaucoup. Je rencontre parfois des gens, ils vont et viennent dans tous les sens, et on échange des histoires de vies autour d’un pic-nique improvisé.
J’ai l’impression que j’apprends beaucoup même si je ne sais pas encore comment l’appréhender. Je me baigne souvent dans les cascades, et quand j'en ai envie je participe aux festivités qui se présentent sur le sentier.
Des fois je tombe amoureuse, ça me fait marcher vite, vite, et je sais presque voler ! Parfois ça me fait ralentir, alors je m’autorise à être là, à m’arrêter.
Souvent nos chemins se séparent, mais je me sens grandie, j’ai beaucoup appris. 

Mon sentier recroise parfois le premier, le chemin clair et décidé de ceux qui savent exactement où aller.
Ils allaient bien trop vite pour moi quand je tentais de les suivre, mais là ce n'est plus pareil on vient de parcours différents et on ne fait que se croiser. On échange bien mieux, ils aiment mes histoires colorées, et j’aime leur attitude décidée.

Parfois on parvient à faire un bout de chemin ensemble, une troisième route alternative où des choses magiques se créent. Mais souvent on revient au chemin que l’on connaît, ils ont besoin de cette clarté et j’ai besoin du chaos de mon drôle de sentier.

Je crois que c’est pour ça que je ne suis pas allée m’enfermer dans un joli appartement pour avancer. J’ai besoin de l’imprévu pour créer, j’ai besoin d’avoir vécu. J’ai besoin de m’amuser.

J’aurais pû faire bien plus depuis mon retour en Suisse. J’aurais pu accélérer le processus, j’aurais pu frapper à toutes les portes, j’aurais pu me fixer des objectifs de malade et tout faire pour les atteindre.
Mais j’aime faire les choses à ma manière, et je suis déjà fière de mon chemin parcouru.
Car pour chaque action que j’ai entrepris j’ai provoqué des rencontres inattendues, des expériences de folie.

Pour moi tout ça fait partie de la vie.

C’est pour ça que j’aime toujours prendre la route la plus longue. La moins directe. La plus étrange.

Peut-être que ceux qui aiment les routes plus courtes arriveront avant. Alors ils prendront le chemin suivant, toujours plus court, toujours vert l’avant.

Mais je crois qu’avec mon chemin, même en prenant plus de temps j’y parviendrai aussi, un peu différemment.

Il y a beaucoup de chemins possibles pour réaliser les mêmes rêves, pour atteindre le même objectif, pour avoir un impact positif dans le monde.

J’espère juste qu’on saura tous parfois se croiser, et le temps d’une soirée s’arrêter.
J’espère que cette fois là on arrêtera de se comparer.
J’espère qu’on remarquera que c’est le même horizon que l’on regarde.

Et que cette fois, juste pour cette soirée là, quel que soit le chemin d’où on vient où celui que l’on empruntera, on saura apprécier ensemble la beauté d’un feu d’artifice et la chaleur enivrante d’une longue nuit d’été.